Qui a écrit ce livre ? Hier encore, la question aurait fait sourire. Aujourd'hui, elle agite tout le monde de l'édition. Depuis septembre, l'affaire Thélyson Orélien tient la rentrée littéraire en haleine : son roman « C'était ça ou mourir », l'un des phénomènes de la saison, a figuré dans les sélections du Goncourt, du Femina, du Renaudot et du Médicis... avant que le soupçon d'une écriture assistée par intelligence artificielle ne fasse tout basculer.
Une affaire qui a ébranlé l'édition
Tout commence le 21 septembre avec un message publié sur X qui affirme, détecteur d'IA à l'appui, que le roman a été écrit par une machine. Vu des millions de fois, il déclenche la tempête et le livre est écarté de la liste du Goncourt. L'auteur, canado-haïtien, réfute : selon lui, aucune phrase n'a été créée par une machine, même s'il admet avoir utilisé des outils pour ses recherches, notamment sur des expressions étrangères. Il présente aussi ses excuses pour des plagiats commis après son arrivée au Canada.
Le 21 octobre, coup de théâtre : son éditeur canadien, les Éditions du Boréal, met fin à leur collaboration. Une analyse externe des versions de travail a révélé des traces de balises d'IA dans les métadonnées de certains documents, alors que l'auteur avait assuré à plusieurs reprises ne jamais y avoir eu recours. Le roman ne sera pas réimprimé. L'éditeur reconnaît pourtant qu'on ignore toujours dans quelle mesure l'IA a servi, et qu'on ne le saura sans doute jamais : pour lui, l'enjeu est avant tout la confiance entre auteurs et éditeurs.
Qu'est-ce qu'un auteur à l'heure des machines ?
Corriger une faute, traduire une expression, vérifier un fait, bâtir un plan, rédiger un chapitre entier... Où s'arrête l'outil, où commence l'écrivain ? Le responsable de l'association des éditeurs et libraires allemands l'a résumé à la foire de Francfort : il n'y a pas de simple « avec IA » ou « sans IA ». Entre le correcteur orthographique et l'écrivain fantôme numérique, c'est tout un dégradé.
Longtemps, être auteur, c'était signer une œuvre sortie de sa propre plume, et en répondre. L'IA ne détrône pas cette définition, elle la met à l'épreuve : si un texte peut naître en quelques secondes, ce qui fait l'auteur n'est plus tant le geste d'écrire que le choix, la responsabilité et l'honnêteté envers le lecteur. Et c'est là que l'affaire est cruelle : le roman raconte l'exil d'un migrant à travers les Amériques, et sa force tenait, pour beaucoup de lecteurs, à la sincérité d'un vécu. Le doute sur la machine fragilise la confiance dans le récit tout entier.
Transparence : la nouvelle valeur de l'art ?
Les Français, eux, ont tranché. Selon un sondage Ipsos bva et CESI école d'ingénieurs publié le 28 octobre, 62 % d'entre eux ont entendu parler de l'affaire et 92 % veulent qu'une mention figure obligatoirement sur la couverture quand l'IA a servi à écrire tout ou partie d'un livre. Ils sont 69 % à penser qu'un tel livre « n'est pas de la vraie littérature », et 46 % à juger qu'un ouvrage soupçonné devrait être retiré de la sélection des prix. Enquête réalisée du 9 au 12 octobre auprès de 1 000 personnes de 18 à 75 ans : la polémique est devenue un sujet de société à part entière.
Le marché n'a pas attendu la loi. Les labels « écrit par un humain » se multiplient : « création humaine » chez Librinova (environ 200 ouvrages certifiés), Books By People au Royaume-Uni, label de l'Authors Guild aux États-Unis, « 100 % humain » aux éditions de l'Observatoire... À l'inverse, le prix Pascal, lancé le 21 octobre, promet de récompenser une œuvre coécrite avec l'IA, à condition que l'auteur déclare le modèle utilisé. Deux logiques opposées, un même mot d'ordre : dire ce que l'on a fait.
Reste que ces labels ont leurs limites : certains redoutent qu'ils laissent trop de marge d'interprétation, ou qu'ils soient faciles à contourner. Une chose est sûre, dans un monde où produire du texte ne coûte presque plus rien, la valeur de l'art se déplace. Elle ne tient plus à la perfection d'une phrase, que n'importe quelle machine sait imiter, mais à ce qu'une machine ne fournit pas : une intention, une histoire vécue, un nom qui assume. Le lecteur ne demande plus seulement un beau livre... il veut savoir qui lui parle. A suivre !



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